
Le chemin de la discorde
Tout commence par un achat de terre. Au début de 1891, les frères Napoli (des borgesi, paysans en ascension de la contrada Fulgatore) acquièrent un fonds en contrada Ummari, entre Trapani et Monte San Giuliano. Leur terre et celle du chevalier Aula, un propriétaire citadin de Trapani, sont d'anciennes terres domaniales loties : les Napoli soutiennent qu'un droit de passage par la stradella est attaché aux lots P076, et Mario affirme qu'Aula lui-même le leur avait promis P050.
Mais les vignes d'Aula sont gardées par Antonino Curatolo, 48 ans, campiere armé, régisseur de confiance. Le soir du 21 avril, il surprend Leonardo Napoli et ses ouvriers en train de traverser le semis de blé du fonds Aula et les réprimande. Leonardo aurait répondu : « vi farò vedere chi è Leonardo Napoli » (« je vous ferai voir qui est Leonardo Napoli ») P065.

Le 22 avril
Le lendemain à l'aube, vers cinq heures, onze ouvriers bêchent la vigne nouvellement plantée d'Aula. Mario Napoli la traverse au galop, à cheval, sous leurs yeux ; son frère Lorenzo suit, fusil à l'épaule. Curatolo s'interpose, arme en main. Mario le défie : « se sei uomo fammi saltare » (« si tu es un homme, fais-moi sauter ») P049.
Des coups de feu partent ; dans quel ordre, ce sera la question du procès. Quand la fumée se dissipe, Antonino Curatolo est à terre, une balle du dos au cœur ; il tombe en disant « mi ammazzarono », « ils m'ont tué », selon la plainte de sa veuve P060. Mario est blessé d'une quarantaine de plombs de chasse P069. Lorenzo s'enfuit vers les montagnes avec son fusil et le pistolet de son frère. On ne le reverra jamais devant un tribunal.

L'instruction
Le jour même, les carabiniers arrêtent Mario sur son lit d'hôpital P046, puis Vito, venu accompagner son frère blessé à Trapani et dénoncé comme complice par le fils Aula P039. Pendant six semaines, le juge d'instruction Guerrino Zagari entend une trentaine de témoins, ordonne l'autopsie P053 et fait organiser une reconstitution au fusil sur les lieux, au baglio de Binuara P175.
Trois témoins de la reconstitution affirment que c'est Curatolo qui a tiré le premier ; un seul soutient le contraire P178. Le 18 juin 1891, la chambre du conseil prononce un non-lieu pour Vito (absent des lieux, et « sans aucun intérêt à la servitude ») et pour Leonardo P092. Mario et Lorenzo, eux, sont renvoyés devant la Corte d'Assise.

Le procès et le verdict
Les assises se tiennent à Trapani du 4 au 7 avril 1892. Quatorze questions sont posées au jury, présidé par l'ingénieur Leonardo Cernigliaro. Sa déclaration, conservée au dossier, tranche : le fait est constant, Mario y a coopéré. Mais la légitime défense est écartée, et surtout la préméditation est rejetée, avec circonstances atténuantes P007.
Mario est condamné à 21 ans, réduits d'un sixième : dix-sept ans et six mois de réclusion, plus 1 000 lires de provision pour la veuve et ses quatre enfants P013. Lorenzo, jugé par contumace, est condamné à l'ergastolo (la perpétuité), la préméditation retenue contre lui P017. Le pourvoi de Mario est rejeté par la Cour de cassation de Rome le 27 janvier 1893 P024.

Et après
Lorenzo ne sera jamais repris. En 1915, son mandat d'arrêt est restitué « non exécuté » P027 ; en 1929, quand le dossier est rouvert administrativement, la police note tranquillement qu'il « habite Fulgatore » P026 : le condamné à perpétuité aurait vieilli chez lui, à quelques kilomètres de la vigne.
Mario, lui, n'a pas revu la Sicile. Malade de tuberculose, il est envoyé à Pianosa, au sud de l'île d'Elbe : une île entière transformée en colonie pénitentiaire, où l'Italie regroupait les prisonniers tuberculeux de tout le pays. Mario y meurt le 15 août 1900, à 35 ans, après huit ans de peine. Plus tard, la même île servira de prison de haute sécurité aux chefs de la mafia.
Et Vito, notre arrière-arrière-grand-père, est rentré à Fulgatore auprès de Giuseppa Grammatico et de leurs quatre enfants. Leur histoire, elle, a dormi cent trente-cinq ans dans un fascicolo des Archives d'État de Trapani, où nous l'avons retrouvée en 2026.