Détail de la carte du géomètre : la fusillade dessinée, Lorenzo et Curatolo en joue, Mario à terre.
Corte d'Assise di Trapani · 1891–1893

Omicidio a Ummari

Le 22 avril 1891, dans les vignes d'Ummari, le campiere Antonino Curatolo tombe sous les balles. Les frères Napoli sont accusés : l'un sera condamné, l'autre fuira pour toujours, le troisième, notre aïeul, innocenté.
Voici le dossier du procès, retrouvé 135 ans plus tard aux archives d'État de Trapani.

Carte du géomètre · février 1892
Détail de la carte du géomètre : la casetta et la vigne Napoli, la trazzera antica « aux bornes de pierre », les terres du sig. Aula et son baglio.
Chapitre I

Le chemin de la discorde

Début 1891, les frères Napoli, des borgesi, paysans en ascension de la contrada Fulgatore, achètent une terre en contrada Ummari, à côté de Fulgatore. Leur terre et celle du signor Aula, un propriétaire citadin de Trapani, sont des divisions de l'ancien domaine public : les Napoli soutiennent qu'un droit de passage par la stradella est attaché aux lots P076, et Mario affirme qu'Aula lui-même le leur avait promis P049.

Mais les vignes d'Aula sont gardées par Antonino Curatolo, 48 ans, campiere armé et régisseur du domaine. Le soir du 21 avril, il surprend Leonardo Napoli et ses ouvriers en train de traverser le semis de blé du fonds Aula et les réprimande. Selon Curatolo, Leonardo l’accable d’épithètes, « carnuto » (cocu) « et autres », et lance « je veux passer quand bon me semble » P065. Le soir, à table, Curatolo raconte à son cousin et à son valet que Leonardo l’aurait menacé de lui « faire voir qui est Leonardo Napoli » P147. Leonardo, de son côté, dément toute menace P075.

La fusillade dessinée sur la carte : Lorenzo et Curatolo en joue, Mario à terre, et les distances mesurées au mètre près pour la reconstitution.
Chapitre II

Le 22 avril

Le lendemain à l’aube, vers cinq heures, onze ouvriers bêchent la vigne nouvellement plantée d’Aula sous la surveillance de Curatolo. Mario Napoli la traverse au galop, à cheval, sous leurs yeux ; son frère Lorenzo suit à pied, à une vingtaine de pas, fusil en main P103. En les voyant arriver, Curatolo prend son fusil ; il reproche à Mario l’« imprudence » de passer à cheval entre les jeunes plants. Mario le défie : « se sei uomo fammi tornare » (« si tu es un homme, fais-moi faire demi-tour ») P106 P109. Le réquisitoire en fera « fais-moi sauter » P004.

Ce qui suit, trois ouvriers l’ont vu à une dizaine de mètres, et le racontent de façon concordante : Lorenzo pointe son fusil sur Curatolo, qui le met en joue à son tour ; Mario saute de cheval et tire le premier coup de son pistolet ; Curatolo décharge ses deux canons de plomb de chasse sur lui et le crible au visage ; Mario tire son second coup. Puis « Curatolo, resté avec le fusil déchargé, chercha à se mettre au milieu de nous les ouvriers ; et alors Lorenzo tira contre lui un coup de fusil » P104. Curatolo fait quelques pas et s’effondre : « moro, mi ha ammazzato » (« je meurs, il m’a tué ») P109. Les frères s’éloignent ; Leonardo, arrivé après les coups de feu, récupère la jument de Mario P104. Lorenzo s’enfuit avec son fusil et le pistolet de son frère P066.

Le bilan est asymétrique. Mario porte quarante-cinq petites blessures de plomb de chasse (visage, épaule, main gauche), toutes superficielles P069. Curatolo est mort sur le coup : l’autopsie ne trouve qu’un seul projectile, entré par le dos et qui a traversé le cœur : « ce coup a été tiré de derrière » P056.

La carte dessinée pour le procès, dépliée sur une table des Archives d'État de Trapani, 134 ans plus tard.
Chapitre III

L'instruction

Le jour même, tout va très vite. Mario, soigné à l’hôpital de Trapani, y est déclaré en état d’arrestation, un carabinier posté en faction devant son lit P046. Vito, venu accompagner son frère blessé, est arrêté lui aussi : le propriétaire Giovanni Aula a déclaré à la police qu’il aurait « concouru avec ses frères à la préparation et à l’exécution » de l’homicide P039. La source d’Aula est pourtant fragile : son muletier, qui n’avait pas assisté au fait, lui a rapporté que « les quatre frères Napoli » avaient tué Curatolo P095. La chambre du conseil relâche Vito dès le 29 avril P093 car il n'était pas sur les lieux au moment des faits P104 P109. Un mandat d’arrêt est lancé contre Lorenzo en fuite P094.

Pendant près de deux mois, le juge d’instruction Guerrino Zagari entend une trentaine de témoins, ordonne l’autopsie P053 et interroge les frères. Les casiers judiciaires des quatre, demandés au greffe, reviennent vierges P088.

Le 18 juin 1891, la chambre du conseil tranche P092. Pour Vito et Leonardo, pas de participation directe établie « parce qu’aucun d’eux ne s’y trouva présent ». Concernant Leonardo, il est « vraisemblable » qu’en rapportant les remontrances de Curatolo il ait fait naître chez ses frères le dessein du lendemain, « mais on n’a aucun autre indice ». Non-lieu pour tous les deux, pour « insuffisance d’indices » P094. Mario, « coopérateur immédiat », et Lorenzo, « exécuteur » de l’homicide prémédité, sont renvoyés devant la Corte d’Assise P004.

Le fascicolo du Tribunale di Trapani : les 215 pages cousues du dossier, telles qu'elles reposent aux archives.
Chapitre IV

Le procès et le verdict

Les assises s’ouvrent à Trapani le 17 décembre 1891. Le coup fatal ne fait aucun doute : c’est celui de Lorenzo, tiré dans le dos de Curatolo qui s’éloignait, son fusil déchargé P056 P104.

Mais pour Mario, tout se joue sur la légitime défense et la préméditation. Donc sur un fait : qui a tiré le premier ? Chaque camp a sa version. Mario jure qu’il a « cherché à persuader » Curatolo de le laisser passer et que celui-ci a déchargé le premier ses deux canons sur lui P049.

Les ouvriers des Napoli, qui suivaient la scène depuis leur char près du baglio de Binuara, affirment également que c’est Curatolo qui a tiré le premier P175 P177. En face, Fanara, qui bêchait à dix mètres, maintient que le premier à pointer son fusil fut Lorenzo P178, et le premier à tirer, Mario P104. La Cour suspend alors l’audience et ordonne une reconstitution sur les lieux P164.

Elle a lieu le 18 janvier 1892 P170. Témoins replacés aux points exacts, figurants armés de fusils chargés à blanc P189. Le verdict du terrain est ambigu. Du char, à 380 mètres, on voit des personnes « sans pouvoir les reconnaître », même si les quatre témoins de la défense désignent de façon concordante lequel des figurants a tiré le premier P191.

Les débats reprennent du 5 au 7 avril 1892 P159. Quatorze questions sont posées au jury, présidé par l’ingénieur Leonardo Cernigliaro. Sa décision : l'homicide volontaire est établi, et Mario y a coopéré. La légitime défense est écartée, mais la préméditation est rejetée, avec circonstances atténuantes P007.

Mario est condamné à 21 ans, réduits d'un sixième : dix-sept ans et six mois de réclusion, plus 1 000 lires de provision pour la veuve et ses quatre enfants P013. Lorenzo, jugé par contumace le même jour, est condamné à l'ergastolo, la perpétuité, la préméditation étant retenue contre lui P017. Le pourvoi de Mario est rejeté par la Cour de cassation de Rome le 27 janvier 1893 P024.

L'entrée de la colonie agricole pénale de l'île de Pianosa, où Mario meurt en 1900 (carte postale d'époque).
Chapitre V

Et après

Lorenzo ne sera jamais repris. Une lettre de la Questura de Trapani, en 1929 P026, referme le dossier : son mandat d'arrêt avait été restitué sans arrestation dès 1915 par les carabiniers de Ballata, et son en-tête le désigne encore comme « habitant Fulgatore ». Résidence restée inscrite dans les registres, ou vieil homme rentré finir ses jours à quelques kilomètres de la vigne ? La pièce ne permet pas de trancher : elle dit seulement qu'en 1929 l'administration le tenait pour vivant et que plus personne ne le cherchait.

Mario, lui, n'a pas revu la Sicile. Malade de tuberculose, il est envoyé à Pianosa, au sud de l'île d'Elbe : une île entière transformée en colonie pénitentiaire, où l'Italie regroupait les prisonniers tuberculeux de tout le pays. Mario y meurt le 15 août 1900, à 35 ans, après huit ans de peine. Plus tard, la même île servira de prison de haute sécurité aux chefs de la mafia.

Et Vito, notre ancêtre, est resté à Fulgatore auprès de Giuseppa Grammatico et de leurs enfants.

Leur histoire, elle, a dormi cent trente-cinq ans dans un fascicolo des Archives d'État de Trapani, avant d'être retrouvée en 2026.

Feuilleter les 215 pages du dossier Voir la carte du géomètre (1892)